Society

Récurence des crises de succession dans les chefferies traditionnelles au Cameroun : entre paradoxe et légitimité ?

18 hours ago - 8 Minutes

Entre paradoxe et légitimité ?

Assise coutumière à la chefferie traditionnelle de Londji I
Assise coutumière à la chefferie traditionnelle de Londji I

Il y a quelque chose de profondément paradoxal dans la persistance des crises successorales au sein des chefferies traditionnelles camerounaises. Nous sommes au XXIᵉ siècle. La société s'est transformée, l'école a profondément modifié les rapports au savoir, les communications ont aboli les distances, le droit moderne encadre désormais une grande partie de la vie sociale et l'administration dispose de procédures précises pour reconnaître les autorités traditionnelles. Pourtant, lorsqu'un chef décède, nous retrouvons encore, dans plusieurs communautés, les mêmes interrogations : qui doit lui succéder ? Selon quelle règle ? Qui est habilité à désigner le successeur ? Et surtout, qui a le dernier mot ?

Marche du Mayi à Kribi 
Marche du Mayi à Kribi 

Le paradoxe est d'autant plus saisissant que certaines de ces chefferies sont bien antérieures à l'État camerounais contemporain. Elles ont traversé les transformations politiques, coloniales et administratives sans disparaître. Elles ont survécu aux mutations sociales et continuent de représenter, pour les communautés qui les portent, bien davantage qu'une simple circonscription administrative. Elles sont des lieux de mémoire, de filiation, de représentation, de médiation et, dans certaines conceptions, des espaces où se noue encore une relation particulière entre les vivants, le territoire et les ancêtres. On aurait donc pu penser que le temps aurait consolidé les mécanismes de succession. Or, c'est parfois l'inverse qui semble se produire : plus l'institution est ancienne, plus les interprétations concurrentes de sa légitimité peuvent apparaître.

Que conteste-t-on réellement lorsqu'un chef traditionnel est contesté ? La personne ? Sa filiation ? Son appartenance à la lignée régnante ? Son rang dans l'ordre successoral ? La procédure qui a conduit à sa désignation ? Ou ceux qui ont participé à cette désignation ? La question est essentielle, car une communauté peut parfaitement reconnaître la nécessité de l'institution cheffale tout en refusant de reconnaître celui qui prétend l'incarner. Dans ce cas, ce n'est pas la chefferie qui est rejetée : c'est la légitimité du successeur qui est mise en cause.

Les exemples qui se multiplient sur la côte kribienne donnent à cette interrogation une profondeur particulière. À Lohovè, la succession de Sa Majesté Michel Mahouve III a opposé plusieurs conceptions de la transmission du pouvoir, jusqu'à la confirmation de Gaëlle Michelle Mahouve. Son choix soulève notamment la question de la place d'une femme dans la succession lorsqu'elle a des frères susceptibles, eux aussi, de prétendre au trône. Mais derrière la question du genre se trouve une interrogation plus fondamentale : la chefferie se transmet-elle au descendant direct du chef défunt, ou à une branche déterminée de la lignée régnante selon des règles que la communauté doit elle-même être capable d'identifier et de faire respecter ?

Sa Majesté Benae, Chef de Mboamanga (2026)
Sa Majesté Benae, Chef de Mboamanga (2026)

Le cas de Behondo paraît poser une question similaire sous une autre forme. La contestation de la désignation de Mme Ehenga Chantal est notamment liée, selon les arguments avancés par les opposants, à son mariage dans une autre communauté, à Lohovè. Ici, l'enjeu dépasse encore la simple personne de la prétendante. Il touche à une conception de l'appartenance selon laquelle la chefferie ne serait pas un pouvoir détachable de son territoire et de sa lignée. La question devient alors presque vertigineuse : que devient une chefferie si, par le jeu de la succession, ses descendants appelés à exercer le pouvoir appartiennent également à une autre lignée ou à une autre communauté ?

Ces exemples ne doivent toutefois pas être interprétés comme si les traditions camerounaises obéissaient toutes aux mêmes règles successorales. Les principes de transmission, les critères d'appartenance et les mécanismes de désignation varient selon les communautés et les histoires locales. C'est précisément cette diversité qui rend nécessaire une connaissance rigoureuse des traditions invoquées dans chaque conflit.

C'est ici qu'apparaît la dimension mystique de l'institution. Dans certaines conceptions traditionnelles, la chefferie n'est pas seulement un pouvoir politique. Elle est dépositaire d'une histoire, d'un territoire, de rites, de symboles et d'une relation aux ancêtres. Sa valeur ne serait donc pas entièrement cessible. Le chef n'en serait pas nécessairement le propriétaire, mais plutôt le dépositaire temporaire d'un héritage qui le dépasse. Dès lors, une succession qui paraît juridiquement régulière peut être ressentie comme une rupture par ceux qui considèrent que la continuité spirituelle et lignagère n'a pas été respectée.

Le Prof. Mbondji Edjenguele entouré de notables Akwa. 2026
Le Prof. Mbondji Edjenguele entouré de notables Akwa. 2026

Le cas Akwa, à Douala, permet de pousser encore plus loin cette réflexion. La controverse successorale oblige à remonter dans la généalogie et dans l'histoire des successions pour comprendre quelle règle a réellement gouverné la transmission du pouvoir. Si plusieurs branches issues d'une même ascendance peuvent invoquer la tradition, la question devient alors : la succession est-elle véritablement une transmission de père en fils ou une sélection opérée au sein d'une famille régnante ? Dans ce dernier cas, la succession contemporaine ne serait pas seulement une compétition entre personnes ; elle serait aussi une confrontation entre plusieurs interprétations de l'histoire.

Habillage du Chef Akwa. 2026
Habillage du Chef Akwa. 2026
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Ces situations invitent à une distinction essentielle : l'ancienneté d'une lignée ne suffit pas nécessairement à établir un droit incontestable à la succession, pas plus que la proximité généalogique avec le chef défunt ne permet, à elle seule, de déterminer le successeur. Encore faut-il connaître les règles historiquement reconnues par la communauté, les conditions d'éligibilité et les procédures de désignation propres à l'institution concernée.

C'est précisément à ce niveau que l'intervention de l'administration devient problématique et mérite d'être interrogée sans passion. L'État est-il simplement chargé de constater une légitimité produite par la communauté ou participe-t-il lui-même à la produire ? Que doit faire l'administration lorsqu'une décision de reconnaissance est contestée par une partie importante de la communauté au nom de ses traditions ? Et que se passe-t-il lorsque ceux qui contestent l'administration contestent également la compétence des personnes que celle-ci a considérées comme habilitées à participer à la désignation du chef ?

Le problème devient alors celui d'un véritable pluralisme des légitimités. Il existe la légitimité de la lignée, celle de la coutume, celle des notables, celle de la communauté et celle que confère la reconnaissance administrative. Ces légitimités peuvent se renforcer mutuellement, mais elles peuvent aussi entrer en contradiction. Et lorsqu'elles se contredisent, aucun acte administratif ne suffit nécessairement à faire disparaître le sentiment d'illégitimité au sein de la communauté.

La récurrence de ces crises invite ainsi à dépasser l'explication par les rivalités individuelles. Elle peut également révéler l'absence de règles successorales suffisamment explicites, la coexistence de traditions orales dont l'interprétation varie selon les acteurs, la fragilité des mécanismes communautaires de règlement des différends et l'intervention d'autorités dont les compétences ne sont pas toujours comprises de la même manière. À cela peuvent s'ajouter les transformations contemporaines de la chefferie, dont les fonctions représentatives, administratives et territoriales renforcent les enjeux attachés à sa succession. Lorsque les règles ne sont ni clairement établies ni collectivement reconnues, chaque succession risque alors de devenir une nouvelle occasion de redéfinir la tradition au bénéfice d'une prétention particulière.

Les Chefs traditionnels Ndengaman François (Luma); Ipoua Olivier ( Groupement Iyasa); Edongue James ( Groupement Batanga Sud) et Mahouve Gaëlle (Groupement Batanga Lohovè). 2025
Les Chefs traditionnels Ndengaman François (Luma); Ipoua Olivier ( Groupement Iyasa); Edongue James ( Groupement Batanga Sud) et Mahouve Gaëlle (Groupement Batanga Lohovè). 2025

Il faut également se garder de réduire ces crises à de simples querelles de personnes. La chefferie contemporaine est prise dans un environnement profondément transformé. Elle peut être associée à la représentation politique, aux rapports avec l'administration, à la gestion des intérêts communautaires et, surtout dans les régions où la pression foncière est forte, à des enjeux territoriaux considérables. Les accusations de corruption, de manipulation ou d'intérêts économiques qui accompagnent parfois les contestations doivent certes être vérifiées et ne sauraient être transformées automatiquement en faits. Mais leur récurrence dans le discours des protagonistes révèle déjà quelque chose : la fonction cheffale est aujourd'hui perçue comme une institution dont les enjeux dépassent largement le seul domaine du rituel.

La question de la légitimité ne peut donc être dissociée de celle de la transparence des procédures. Une communauté qui ne dispose pas de mécanismes connus pour identifier les ayants droit, établir les règles de succession, consulter les personnes habilitées et résoudre les désaccords s'expose à voir chaque vacance du trône devenir une crise institutionnelle. À l'inverse, la connaissance et la transmission des traditions, associées à des procédures compréhensibles et reconnues, peuvent contribuer à prévenir les contestations, sans pour autant garantir leur disparition.

Couvre Chef destiné à l
Couvre Chef destiné à l'habillage du Chef consacré. 2026

Il reste alors une question essentielle, peut-être la plus dérangeante : qui fait le chef ? Est-ce la naissance ? La lignée ? La coutume ? Les notables ? La communauté ? Les ancêtres ? L'administration ? Ou l'ensemble de ces éléments réunis dans un équilibre devenu de plus en plus fragile ?

La crise successorale est peut-être, au fond, moins une crise de la chefferie qu'une crise de la définition de sa légitimité. Elle révèle les difficultés d'une institution ancienne à fonctionner dans un monde où plusieurs ordres de normes se superposent. Elle révèle aussi les responsabilités de la communauté elle-même : une tradition qui n'est plus connue, transmise et discutée collectivement devient vulnérable à toutes les interprétations. Mais elle interroge tout autant l'État : reconnaître une institution traditionnelle implique-t-il seulement de l'encadrer administrativement, ou également de comprendre les ressorts historiques, sociaux et symboliques qui fondent sa légitimité ?

La véritable modernité ne consisterait peut-être donc pas à opposer l'administration à la tradition, ni la tradition à la modernité. Elle consisterait à trouver les moyens de faire dialoguer ces deux ordres sans que l'un ne cherche à effacer l'autre. Cela suppose de mieux documenter les traditions successorales, de clarifier les procédures applicables, de favoriser le dialogue entre les autorités coutumières et les communautés concernées, et de veiller à ce que les décisions administratives s'inscrivent dans le respect du cadre juridique applicable.

Car lorsqu'une communauté ne sait plus exactement qui peut parler au nom de sa tradition, et lorsque l'administration ne sait plus exactement jusqu'où son pouvoir peut aller dans l'interprétation de cette tradition, la succession d'un chef peut rapidement devenir le révélateur d'une crise beaucoup plus profonde : celle du rapport entre une communauté, son histoire, son territoire, son sacré et l'État auquel elle appartient.Au fond, le véritable enjeu n'est pas seulement de savoir qui doit succéder au chef disparu, mais de déterminer au nom de quelle légitimité cette succession peut être reconnue et durablement acceptée. C'est à cette condition que la chefferie traditionnelle pourra continuer à incarner, au-delà des rivalités et des contestations, une mémoire collective, une autorité reconnue et une continuité communautaire dans le Cameroun contemporain et futur .                                         

Références 

  1. Baldwin, K. (2025). Traditional authorities around the world: Toward a better understanding of their de facto power, downward accountability, and state recognition. Annual Review of Political Science, 28, 95–114. https://doi.org/10.1146/annurev-polisci-070723-012434⁠
  2. Geschiere, P. (1993). Chiefs and colonial rule in Cameroon: Inventing chieftaincy, French and British style. Africa, 63(3), 151–175. https://www.jstor.org/stable/116083
  3. Kiye, M. E. (2021). Inventing tradition in the Fako division of Cameroon: Chieftaincy succession rules in perspective. Lwati: A Journal of Contemporary Research, 18(1), 150–162. https://www.ajol.info/index.php/lwati/article/view/206264⁠