Society > Equity

Foncier et chefferies allogènes : les nouveaux défis du vivre-ensemble dans le Littoral camerounais

6 hours ago - 4 Minutes

Les mutations économiques et démographiques que connaissent aujourd'hui les villes de Douala et de Kribi soulèvent des interrogations de plus en plus vives au sein des communautés autochtones du Littoral camerounais. Si le développement industriel, l'urbanisation accélérée et les investissements structurants constituent des leviers essentiels de croissance nationale, ils engendrent également des dynamiques sociales et foncières dont les conséquences méritent une attention particulière.

Depuis plusieurs années, les conflits fonciers se multiplient dans les principales localités du littoral géographique camerounais. À Douala comme à Kribi, les populations riveraines assistent à des transformations profondes de leurs espaces de vie, parfois avec le sentiment d'être progressivement marginalisées dans les territoires hérités de leurs ancêtres.

Cette préoccupation ne se limite plus uniquement à la question foncière. Elle s'étend désormais à l'organisation des communautés et à la gouvernance traditionnelle. Dans plusieurs localités, des populations venues d'autres régions du pays ou de l'étranger( cas de Londji avec la communauté Nigériane) s'établissent durablement, se regroupent en communautés organisées et sollicitent la création de chefferies de quartier ou de communautés. Si cette évolution peut être perçue comme l'expression légitime d'un besoin d'encadrement social et culturel, elle suscite également des interrogations lorsque ces nouvelles structures s'implantent au sein de territoires relevant déjà d'autorités coutumières historiquement établies.

Pour de nombreux observateurs, la question fondamentale n'est pas celle de la présence des communautés allogènes. Le Cameroun est une nation fondée sur la diversité, la mobilité des populations et le brassage culturel. La véritable préoccupation réside plutôt dans les modalités d'intégration de ces communautés au sein des espaces d'accueil et dans les équilibres institutionnels qui en découlent.

Le vivre-ensemble, régulièrement promu comme un pilier de l'unité nationale, suppose-t-il la coexistence de plusieurs autorités traditionnelles concurrentes sur un même territoire ? Implique-t-il que des communautés nouvellement installées développent des structures de commandement autonomes indépendamment des chefferies historiquement reconnues ? Ou suppose-t-il plutôt une intégration harmonieuse sous l'autorité coutumière du territoire d'accueil, dans le respect des identités de chacun ?

Ces interrogations méritent d'être posées avec sérénité, car elles touchent directement à la stabilité sociale des territoires concernés.

L'industrialisation accélérée de Douala et de Kribi a considérablement accru la valeur stratégique des terres. Les grands projets portuaires, industriels, énergétiques et touristiques ont provoqué une pression foncière sans précédent sur les communautés locales. Dans ce contexte, les populations autochtones se retrouvent souvent confrontées à des mécanismes administratifs, économiques et juridiques complexes pour lesquels elles ne disposent pas toujours des moyens de défense adéquats.

Receive my Stories your e-mail inbox as soon as I publish them.
Subscribe to my Blog

Cette vulnérabilité touche particulièrement les détenteurs de l'autorité coutumière. Longtemps garants de la préservation des terres communautaires, les chefs traditionnels voient leur rôle progressivement fragilisé par les mutations économiques, l'expansion urbaine et certaines évolutions administratives. Déjà réduits au statut d'auxiliaires de l'administration, ils assistent parfois à une fragmentation croissante de leurs espaces d'influence, avec la création de nouvelles entités coutumières qui modifient les équilibres historiques.

Pour les populations concernées, cette situation est souvent perçue comme une remise en question progressive des fondements mêmes de leur organisation sociale. Au-delà du foncier, c'est la question de la transmission de l'héritage culturel, de la mémoire collective et de la continuité des institutions traditionnelles qui est posée.

L'État camerounais ne peut ignorer durablement ces préoccupations. Les textes actuels relatifs au foncier et à l'organisation des chefferies traditionnelles ont été conçus dans un contexte historique différent de celui que connaissent aujourd'hui les grandes métropoles du Littoral. Or, les réalités contemporaines exigent une réflexion nouvelle sur la protection des patrimoines communautaires, la gouvernance des espaces urbains et les mécanismes de coexistence entre communautés autochtones et allogènes.

Douala et Kribi occupent désormais une place particulière dans l'économie nationale. Leur croissance rapide, leur attractivité démographique et leur importance stratégique justifient l'ouverture d'un débat national sur l'adaptation du cadre juridique applicable à ces territoires. Une réflexion approfondie pourrait notamment porter sur la sécurisation des droits fonciers des communautés historiques, la prévention des conflits territoriaux et l'encadrement des modalités de création des chefferies de quartier ou de communautés dans les espaces déjà structurés par des autorités coutumières reconnues.

L'objectif ne doit pas être d'opposer les Camerounais entre eux ni de remettre en cause les principes fondamentaux de l'unité nationale. Il s'agit plutôt de garantir que le développement économique, aussi nécessaire soit-il, ne se traduise pas par l'effacement progressif des communautés qui ont façonné ces territoires depuis des générations.

À Douala, à Kribi et demain peut-être à Campo, les défis du vivre-ensemble ne se résument plus à la simple coexistence des populations. Ils concernent désormais la capacité de l'État à concilier modernisation, justice foncière, préservation des identités culturelles et respect des institutions traditionnelles.

Comme le rappelait l'historien sénégalais Cheikh Anta Diop, « un peuple sans conscience historique est un peuple sans âme ». Cette réflexion résonne avec une acuité particulière dans le contexte actuel. Car l'avenir du grand Littoral camerounais dépendra moins de la seule valeur économique de ses terres que de la capacité de la Nation à préserver l'équilibre entre développement, mémoire et justice.