Le nègre et la médaille
"Kribi, entre décorations officielles et quête de respectabilité"
En 1956, Ferdinand Oyono publiait Le vieux nègre et la médaille, une satire devenue classique de l’Afrique coloniale. Il y racontait l’histoire de Meka, vieux paysan naïf, fier de recevoir une médaille de l’administration française avant de découvrir, brutalement, que cette distinction ne lui accordait ni dignité ni considération véritables.
Près de soixante-dix ans plus tard, la scène semble se répéter à Kribi. À une différence près : ceux qui distribuent aujourd’hui les médailles ne sont plus les colonisateurs. Et ceux qui les convoitent savent parfaitement ce qu’elles représentent.
Dans une ville transformée par les grands projets industriels et les nouvelles ambitions économiques, les distinctions honorifiques sont devenues bien plus qu’une reconnaissance du mérite. Elles servent parfois de certificat de respectabilité.
On voit alors apparaître les mêmes profils lors des cérémonies officielles, des inaugurations ou des célébrations telles que celle du 20 mai : hommes d’affaires aux parcours opaques, fonctionnaires à la réputation très peu reluisante, responsables administratifs aux activités parallèles soigneusement dissimulées, chefs de communautés improvisés devenus incontournables.
Le phénomène n’a rien d’anecdotique. Dans certains cercles, la décoration nationale est devenue une véritable stratégie d’image. Elle permet de consolider une réputation, de renforcer une proximité avec le pouvoir ou d’habiller d’honneur des trajectoires parfois controversées.
Pendant ce temps, ceux qui portent réellement les communautés: enseignants oubliés, infirmiers en zone rurale, pêcheurs, artisans, chefs traditionnels en zone de crise restent souvent loin des listes officielles.
La mécanique est bien connue. Des recommandations circulent, des soutiens administratifs se mobilisent, des dossiers sont discrètement portés par des relais influents. Les critères réels deviennent flous. Le mérite se mélange aux réseaux. La loyauté compte parfois davantage que l’exemplarité.
Une fois décoré, le bénéficiaire change de statut. Le titre devient une protection symbolique. Dans l’imaginaire collectif, un Officier de l’Ordre du Mérite ou un Commandeur inspire spontanément le respect, parfois même l’indulgence. La médaille agit alors moins comme une récompense que comme une armure sociale.
C’est précisément ce que Ferdinand Oyono dénonçait déjà dans son roman : l’utilisation de l’honneur comme instrument de domination et de mise en scène du pouvoir.
Le problème dépasse évidemment les individus. Il interroge le fonctionnement même du système de distinctions nationales. Car lorsqu’aucun mécanisme indépendant ne permet de vérifier les parcours, d’évaluer l’intégrité ou de consulter réellement les congénères concernées, les décorations finissent inévitablement par refléter les dérives du système qui les attribue.
Pourtant, le Cameroun compte encore d’innombrables femmes et hommes dont l’engagement mériterait d’être reconnu : des citoyens discrets, utiles, honnêtes, qui servent leurs communautés et leur nation sans chercher les honneurs ni les photographies officielles.
Ce sont rarement eux qui courent après les médailles.
Et c’est peut-être pour cette raison qu’ils les reçoivent si peu.
À force de distribuer l’honneur sans exigence, le risque est simple : transformer les distinctions nationales en accessoires de prestige, vidés de leur véritable sens.
Meka, le personnage d’Oyono, avait fini par comprendre que sa médaille ne valait presque rien.
Aujourd’hui, certains semblent la vouloir précisément pour cela.