Le poids du silence
Le soir tombait lentement sur la ville, comme une encre bleue versée avec précaution sur les toits fatigués. Les fenêtres s’allumaient une à une, constellations domestiques suspendues dans le crépuscule. Dans la rue presque vide, un vent discret glissait entre les pavés, emportant avec lui des fragments de voix et de souvenirs.Élise marchait sans hâte. Elle aimait cette heure incertaine où le jour n’est plus tout à fait le jour, et où la nuit n’ose pas encore s’imposer. C’était un territoire fragile, semblable à son propre cœur. Chaque pas résonnait doucement, comme si la ville écoutait.Elle pensait aux choses qui ne se disent pas. Aux mots retenus par fierté, par peur, ou par amour. Elle avait appris que le silence n’est pas vide : il est rempli de tout ce que l’on n’a pas su offrir. Il pèse parfois plus lourd qu’un cri.Au coin de la place, un vieux lampadaire vacillait. Sa lumière tremblante éclairait un banc de bois usé. Élise s’y assit. Autour d’elle, la nuit achevait son ouvrage. Les ombres se mêlaient aux souvenirs, et le passé s’invitait sans frapper.Elle ferma les yeux. Dans l’obscurité intérieure, elle entendit l’écho d’un rire ancien, la chaleur d’une main disparue, la promesse d’un lendemain qui n’était jamais venu. Pourtant, au milieu de cette mélancolie, une étrange douceur naissait. Car se souvenir, c’est encore aimer.Quand elle rouvrit les yeux, les étoiles avaient pris possession du ciel. Elle se leva, plus légère. Le silence ne lui semblait plus hostile. Il était devenu un compagnon, une page blanche prête à accueillir de nouveaux mots.Et tandis qu’elle reprenait sa marche, la ville, silencieuse et attentive, semblait lui murmurer que toute fin n’est qu’un commencement déguisé.