Literature > Romance

Elle n’est pas des nôtres. - L’amour n’a pas de classes, eux si

6 hours ago - 15 Minutes

CHAPITRE 1

 Au quartier Elobi - Dans la matinée

   Léana ATEBA

C’était mon jour de repos. Je m’étais imaginé passer la matinée tranquillement installée sur la véranda, un verre d’eau glacée à la main, profitant du peu d’air que la chaleur voulait bien nous accorder. Mais à peine assise, j’avais regretté : la chaleur faisait remonter toutes les mauvaises odeurs du quartier. Les déchets brûlés, les eaux stagnantes, le poisson fumé des voisins…un mélange que seul un bidonville pouvait produire.

J’habitais dans ce quartier depuis ma naissance. Pour certains, c’était un endroit à fuir. Pour moi, c’était le point de départ de mes ambitions. Chaque ruelle, chaque odeur, chaque bruit me rappelait pourquoi je voulais réussir. Pourquoi je devais sortir ma mère de là. Je rêvais d’être une femme influente, riche, inspirante. Et je savais que j’y arriverais. Pas par magie, mais par travail. Par détermination. Par patience.

En attendant, je jonglais entre mon Master en Gestion des Ressources Humaines et mon travail de serveuse dans un fast-food du carrefour Bastos. Pas le job de mes rêves, mais il mettait du pain sur la table et m’aidait à acheter mes polycopiés.

Je scrollais des vidéos sur mon téléphone quand Amanda fit irruption, comme si quelqu’un la poursuivait. Elle n’attendit pas que je lui parle. Elle entra, attrapa un tabouret, le déposa devant moi comme si elle voulait me défier, et s’assit violemment.

— C’est quoi ? demandai-je en la fixant, les sourcils froncés.

— Ce n’est pas Edmond ! Non mais regarde-moi un imbécile comme ça! Je le déteste ! Les hommes sont mauvais, Léana !

J’éclatai de rire, ce qui la mit encore plus en colère. Elle voulut se lever pour partir mais je l’agrippai doucement.

— Je suis désolée, chérie. Qu’est-ce qu’il a encore fait ?

Amanda et Edmond! Le duo toxique par excellence. Leur relation, c’était une saison de série sans fin : amour, infidélité, larmes, promesses, réconciliation puis encore infidélité. Edmond, fils de riche habitué à obtenir ce qu’il veut, jouait avec elle comme on jouerait avec une télécommande. Pire, elle revenait toujours.

— Il m’a trompée ! cria-t-elle, comme si elle venait de découvrir l’existence de la trahison.

Je savais.

Je l’observai un moment avant de soupirer profondément.

— Amanda… ça ne fait même pas une semaine que tu es venue te plaindre ! BELIBI, le gars-là t’a attachée ? Qu’est-ce qui t’arrive exactement ? À chaque fois il te trompe, et à chaque fois tu pars, puis tu reviens comme si on t’avait envoyée en mission pour souffrir. Les jeunes meurent d’AVC tu sais…Tu veux qu’on t’enterre pour Edmond ?

Elle se tut, bouche entrouverte, blessée dans son orgueil.

— C’est ta vie, tu fais ce que tu veux. Mais demain, ne viens pas dire que je ne t’avais pas prévenue.

Un silence lourd tomba sur nous. Même la chaleur semblait arrêter de circuler.

— Alors c’est comme ça que tu me parles maintenant ? C’est toujours parce que je viens te demander du réconfort ! fit-elle vexée.

Je roulai des yeux intérieurement. Elle aimait trop le chantage émotionnel. Je ne répondai pas pour éviter une dispute.

— Ce n’est pas toi, c’est moi ! Tu as compris nor. Tsuiip !

Elle remit le tabouret à l’intérieur et partit comme une tempête qui laisse tout en désordre derrière elle. Je savais qu’elle reviendrait dans deux jours, honteuse et câline, avec des excuses prêtes dans la bouche.

Je repris mon téléphone. Vidéos, influenceurs, beautés, kongossa… C’était mon unique moment de détente.

Après le départ d’Amanda, le silence du quartier reprit ses droits. On entendait au loin des enfants jouer en riant, des mamans s’interpeller d’une cour à l’autre, des casseroles résonner, des radios grésiller. Le quotidien d’Elobi.

Je mis mon téléphone de côté un moment et regardai la rue devant moi. Une femme passait avec un seau sur la tête, sa démarche rapide trahissant la fatigue. Un vendeur de beignets parcourait le quartier en criant : « Beignet haricot chaud-chaud! Beignet haricooooot chaud-chaud oooh! ». L’odeur de l’huile usée me monta au nez. Je fis une grimace.

J’entendis alors derrière moi :

— Léana !

C’était ma mère. Sa voix douce avait toujours un effet calmant sur moi.

— Maman, tu rentres déjà du marché ?

Elle posa son panier et souffla en s’essuyant le front.

— Le soleil d’aujourd’hui-là… on dirait qu’il veut punir quelqu’un.

Je ris doucement. Elle s’assit près de moi, sur une petite chaise en bois, celle qu’elle réservait habituellement aux visiteurs importants.

— J’ai croisé Amanda en route. Elle avait une tête là. On dirait qu’elle a encore pleuré.

Je levai les yeux au ciel.

— Maman, laisse… C’est Edmond encore.

— Hmmm, fit-elle en secouant la tête. Cette fille va finir par vieillir avant l’âge avec ses histoires.

Elle me regarda avec un sourire tendre, puis son expression changea légèrement.

— Et toi… tu vas bien ? Tu n’as pas l’air fatiguée avec le travail et tes études ?

Je haussai les épaules.

— Je fais avec maman. Il faut bien qu’on s’en sorte.

Elle posa sa main sur la mienne.

— Un jour, tu vas sortir de ce quartier. Moi je sais ça. Dieu ne dort pas.

Sa voix vibrait d’une certitude qui me donna des frissons. Ma mère n’était peut-être pas riche, mais elle avait une foi, une détermination et une force que je lui enviais.

Elle se leva pour rentrer à l’intérieur. Je restai quelques minutes dehors à réfléchir à ses paroles.

Un jour, oui mais quand ?

Aéroport international de Yaoundé - 18 heures 30 minutes 

Géraldine KEMOGNE

Je venais de garer ma voiture. J’ajustai mes lunettes de marque, vérifiai que les portières étaient bien fermées et me dirigeai vers le hall des arrivées. Mes talons claquaient sur le sol, attirant quelques regards. À cinquante cinq ans, j’avais la grâce, l’assurance et la beauté d’une femme qui avait traversé des tempêtes, mais qui s’était toujours relevée.

Je n’avais jamais refait ma vie après la mort de mon mari. Trop de blessures. Trop de responsabilités. Mon fils avait été mon pilier, ma raison d’avancer, de bâtir, de protéger.

Lorsque je vis Gautier apparaître, mon souffle se coupa.

Il avait changé. Il avait grandi. Ce n’était plus l’adolescent frêle que j’avais laissé partir dix ans plus tôt. Il avait des épaules larges, une barbe bien taillée et ce même regard doux hérité de son père. Un bel homme, mon fils.

Sans attendre, je le pris dans mes bras.

— Bienvenue mon fils. Tu m’as tellement manqué.

— Moi aussi, maman. Et tes plats encore plus, dit-il en souriant.

Je ris.

En sortant de l’aéroport, une petite brise fraîche s’était levée. Elle balayait les cheveux de Gautier, lui donnant un air presque cinématographique. Je le regardais du coin de l’œil pendant qu’il rangeait ses bagages dans la malle. Il y avait chez lui quelque chose de nouveau… d’indéfinissable. Une maturité, peut-être. Ou un poids sur les épaules qu’il ne voulait pas me montrer.

Alors que nous roulions sur la route du centre-ville, je remarquai qu’il s’interrompait souvent au milieu d’une phrase, comme si ses pensées s’étaient embrouillées.

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— Tout va bien, mon fils ?

Il sursauta légèrement, comme si je l’avais tiré d’un rêve.

— Oui maman. Tout va très bien.

Je n’étais pas stupide. Gautier avait toujours été un piètre menteur. J’eus envie d’insister, mais je me retins. Je n’avais pas envie de gâcher ce moment. Durant le reste du trajet, il me raconta ses années d’études, ses petits boulots, ses galères, ses succès. Je l’écoutais, fière comme jamais.

Nous traversâmes la nouvelle route Bastos, puis Bastos. Les lumières des restaurants, les silhouettes élégantes, les rires, les klaxons… tout semblait fasciner Gautier, comme s’il redécouvrait son pays.

Au quartier Bastos - 20 heures

Géraldine KEMOGNE

À l’arrivée, Gautier contempla la maison avec émotion.

— Rien n’a changé… Enfin chez moi !

Le gardien vint récupérer les valises. Je lui annonçai que le repas l’attendait, son plat préféré.

— Le koki chaud ! Mama, ça m’avait manqué !

Je servis le repas avec l’aide d’Émilie, ma jeune femme de ménage. Gautier attaqua avec enthousiasme. On aurait dit un enfant retrouvant son jouet préféré.

— Dis-moi… tu as laissé ta fiancée là-bas, ou elle arrive plus tard ?

Il se figea. Je le connaissais trop bien.

— Maman… je n’ai personne. À part toi.

— À 30 ans ! lançai-je, choquée. Mes amies ont déjà des petits-enfants ! Tu veux que je te trouve quelqu’un ? La fille de maman Céline…

— Maman ! Laisse-moi manger tranquillement, s’il te plaît.

Je me tus. Pas question de gâcher son premier soir.

— Tu commences le travail dans une semaine. Je suis fatiguée. Il est temps que tu reprennes le flambeau.

Gautier releva la tête, son regard soudain sérieux.

— Je ferai tout pour honorer papa. Je te le promets.

Je souris.

Oui… Gautier était prêt.

Ou du moins, c’est ce que je croyais.

Après le dîner, Gautier monta pour ranger ses affaires. Je restai dans la salle à manger avec Émilie qui débarrassait.

— Il ressemble beaucoup à son père madame, dit-elle timidement.

Je souris, le cœur serré.

— Oui. Beaucoup trop même.

Elle hocha la tête et continua sa tâche. Quand elle quitta la salle, je me rendis au salon, m’installai dans le fauteuil préféré de mon mari, celui que j’avais gardé intact depuis sa mort.

Je repensai à une prophétie que sa mère, ma belle-mère m’avait faite un jour :

« Ce garçon aura une destinée brillante. Mais son cœur… son cœur sera sa faiblesse. Fais attention. »

Je n’y avais jamais prêté attention. Jusqu’à maintenant. Une intuition me murmura que quelque chose approchait. Quelque chose d’inévitable.

Et je détestais ne pas avoir le contrôle.

Quartier Elobi – 22 heures 30 minutes

Léana ATEBA

La nuit était tombée. Je n’avais presque pas bougé de ma véranda. C’était l’un de ces soirs où l’on repense à tout : ses rêves, ses peurs, ses dettes, sa vie.

Amanda m’avait envoyé un message :

« Dors bien ma puce ❤️. Je suis désolée pour tout à l’heure. »

J’avais souri. Je ne lui en voulais pas.

Je levai les yeux vers le ciel. Dans mon quartier, les étoiles se battaient contre la lumière des lampadaires cassés, mais elles restaient visibles. Brillantes. Insistantes.

Tout doucement, un sentiment étrange me traversa.

Comme si ma vie allait bientôt changer.

Comme si quelque chose, ou quelqu’un approchait.

Je ne savais pas encore que, pendant ce temps, à quelques quartiers de là, un jeune homme fraîchement rentré au pays pensait lui aussi à l’avenir.

Nos deux mondes étaient encore séparés.

Mais pas pour longtemps.

CHAPITRE 2

      Quartier Bastos - 9 heures 

 Gautier KEMOGNE

Je venais d’ouvrir les yeux. La lumière du soleil traversait déjà les rideaux de ma chambre, dessinant des traits dorés sur le parquet ciré. Je restai un moment allongé, profitant du confort du lit. Dix ans à dormir dans de petits studios universitaires… revenir dans cette chambre spacieuse avait un goût de luxe.

Je me levai enfin, repoussai la couverture et me dirigeai vers la salle de bain. L’eau froide du robinet me réveilla d’un coup. Une bonne douche, un rasage rapide, un t-shirt blanc, un jean sombre… et me voilà prêt.

En descendant les escaliers, je découvris que la table du petit déjeuner était déjà dressée : pain grillé, œufs, fruits frais, café fumant. Émilie était vraiment efficace.

Je m’assis lorsqu’elle arriva timidement.

— Bonjour Monsieur, dit-elle en baissant les yeux.

— Bonjour Émilie. Et je t’ai dit de m’appeler Gautier. “Monsieur”, ça me vieillit trop. Ma mère est déjà partie ?

— Oui… M-mons… euh, Gautier. Elle est sortie très tôt aujourd’hui.

— Très bien. Et rappelle-toi, pas de “Monsieur”, d’accord ?

Elle sourit timidement mais ne répondit pas. Elle repartit immédiatement, presque en courant. Cette fille semblait avoir peur de son ombre.

Je pris mon petit déjeuner tranquillement puis me rendis au salon. J’allumai la télévision. Le Cameroun avait tellement changé. Nouveaux artistes, nouveaux scandales, nouvelles émissions… Je tentai de me mettre à la page, mais au bout de deux heures, l’ennui m’étouffait.

Je pris mon téléphone pour le manipuler et soudain, une idée me traversa l’esprit :

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Aller rendre visite à Edmond.

Mon meilleur ami depuis l’enfance.

Sans réfléchir, je montai à l’étage, enfilai un jogging gris, des baskets blanches et une casquette assortie. Je pris les clés d’un des véhicules du parking et démarrai direction Fouda.

     Quartier Fouda - 13 heures 

          Gautier KEMOGNE

La configuration du quartier n’avait presque pas changé. Quelques nouvelles boutiques par-ci, des immeubles rénovés par-là, mais l’essence du quartier était restée la même.

Lorsque je me garai devant le portail de la maison des parents d’Edmond, un flot de souvenirs me submergea. Les journées à sécher les cours pour jouer à la PlayStation, les fêtes improvisées quand ses parents étaient en voyage, les punitions qu’on recevait ensemble… On avait grandi ici, littéralement.

Je sortis du véhicule et sonnai au portail. Un nouveau gardien apparut. Je ne le reconnaissais pas.

— Bonjour. Je suis Gautier, l’ami d’Edmond.

Il hocha la tête, s’absenta quelques secondes puis revint ouvrir le portail.

— Vous pouvez entrer. Monsieur Edmond est dans le salon.

— Merci.

Je traversai la cour. Les voitures alignées avaient doublé. Edmond vivait bien. Trop bien.

En entrant dans le salon, je le trouvai affalé sur le canapé, une bière ouverte à la main, l’air paresseux comme d’habitude.

— Tu n’as pas changé hein mon pote ! Toujours aussi paresseux, lançai-je en riant.

Il se tourna vers moi, yeux écarquillés.

— Gautier ! Gautier KEMOGNE ! Je n’y croyais pas quand le gardien m’a dit que c’était toi !

On se prit dans les bras. Honnêtement, ça m’avait manqué. Je m’assis en face de lui.

— Alors ? Tu ne m’as pas prévenu que tu rentrais ! On a parlé il y a deux jours !

— Laisse, mon gars… C’est la mater qui me mettait la pression. C’était précipité.

Edmond leva les yeux au ciel.

— Ah, maman Géraldine ! Toujours aussi stricte hein !

Je ris.

— Hier, à peine arrivé, elle veut déjà me marier à la fille de son amie.

Edmond s’étouffa dans sa bière.

— Tu mens !

Je roulai les yeux.

— Je te jure. Et si elle savait que je sors d’une relation compliquée… Mélanie m’a détruit, frère. Elle m’a brisé.

Son visage changea.

— Frère… toutes les femmes sont pareilles. Moi j’ai déjà compris. Une femme, c’est un jouet. On s’amuse, on se lave les mains, et on passe à autre chose. Fin.

— Tu exagères. Tu n’as pas honte de parler comme ça ?

— Aucune honte. Tu veux qu’une femme m’enferme comme toi ? Non merci.

Je serrai les dents. Je n’aimais pas sa façon de parler des femmes, mais Edmond avait toujours été comme ça.

— Mélanie m’a trompé avec mon ami le plus proche là-bas, dis-je enfin. Ils couchaient dans MON lit. Elle me demandait de l’argent pour l’entretenir. Tu te rends compte ? Parfois, j’y pense encore et j’ai envie de devenir fou.

Edmond tapa ses mains ensemble.

— Voilà ! Tu vois que j’avais raison ?! Moi et la fidélité ? Jamais ! Je me protège. Point.

— Je ne peux pas être comme toi. Je ne peux pas être la raison des pleurs de quelqu’un.

— Tant mieux. À chacun sa philosophie.

Nous éclatâmes de rire. Et la conversation continua ainsi pendant des heures, entre souvenirs, confessions et taquineries.

Le soleil commençait à décliner quand Edmond proposa qu’on sorte prendre de l’air dans la cour. Il ouvrit une autre bière — sa quatrième — et s’étira comme s’il avait accompli un exploit sportif.

— Bros, toi tu comptes boire jusqu’à dormir ici ? demandai-je en riant.

— Mon cher, c’est mon sport national. Assieds-toi seulement et profite de la vue.

La « vue », c’était un jardin impeccablement entretenu, éclairé par de petites lampes solaires. Edmond vivait bien, même trop bien pour quelqu’un qui ne travaillait pas.

— Au fait, dis-je en regardant autour, tes parents ne sont pas là ?

— Comme d’habitude. Toujours en déplacement. Ils m’ont appelé hier. Ils veulent que je reprenne l’entreprise familiale. Tu me vois gérer des gens ?

— Tu serais obligé de travailler, donc la réponse est non.

Il éclata de rire.

— Exactement !

Je soupirai. Edmond n’avait jamais été sérieux. Il aimait l’argent, mais pas l’effort.

— Et Amanda dans tout ça ? demandai-je en le fixant.

Il leva les yeux comme si le nom l’agaçait.

— Ah ! Cette fille… C’est une bonne petite hein, mais elle ne me comprend pas. Moi je veux m’amuser… elle veut déjà me marier.

— Alors pourquoi tu ne la laisses pas tranquille ?

Il haussa les épaules avec un sourire provocateur.

— Parce qu’elle m’adore. Et puis elle est douce. Et puis…

— Et puis tu profites d’elle, coupai-je.

Il ne répondit pas. Il se contenta de siroter sa bière.

Je n’aimais pas les histoires d’Edmond avec les femmes, mais je me rendais compte que moi aussi… j’étais perdu. Entre la trahison de Mélanie, les illusions brisées et mon cœur fragmenté… j’avais l’impression d’être revenu au pays avec des sacs invisibles remplis de problèmes.

— Tu réfléchis trop, dit soudain Edmond.

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— Tu ne réfléchis jamais assez, répliquai-je en souriant.

On se mit à rire. Mais au fond de moi, une petite voix me disait que rien ne serait simple dans les mois à venir.

Quartier Tsinga - 21 heures 30 minutes 

          Léana ATEBA

Je venais de terminer mon cours de GPEC. La journée avait été longue. Très longue. Je descendais l’allée du campus quand Amanda surgit et me sauta dans les bras.

— Tu as trop la joie hein, dis-je en me détachant d’elle.

Elle avait les yeux brillants.

— Ouiii ! Entre Edmond et moi, tout est revenu dans l’ordre. Il s’est excusé !

Je roulai discrètement des yeux. Pas envie de recommencer le débat. Mon cerveau était déjà fatigué.

— Tu ne dis rien ? demanda-t-elle, presque vexée.

— Tu voulais que je dise quoi, ma bae ? Je suis contente pour toi, répondis-je en affichant un sourire forcé.

Elle sourit largement. On aurait dit une enfant à qui on venait d’offrir un jouet.

Je savais déjà que ce “calme” ne durerait pas. Mais je la laissai savourer son illusion.

Nous sortîmes du campus en marchant côte à côte. Le ciel était noir, parsemé d’étoiles. L’air était lourd, mais une brise légère caressait notre peau.

— Léana… Tu sais que je t’aime hein ? demanda soudain Amanda.

— Moi aussi, ma chérie, répondis-je en riant. Même si tu vas encore venir pleurer dans deux jours.

Elle me frappa gentiment l’épaule.

— Tu exagères !

Je ris. Mais au fond, je maudissais Edmond.

Parce qu’à cause de lui, ma meilleure amie se détruisait petit à petit.

Lorsque nous arrivâmes à la route principale, elle prit un taxi et me fit un signe de la main.

Je restai là quelques secondes, silencieuse.

La journée m’avait épuisée, mais l’air du soir me faisait du bien. Les lampadaires diffusaient une lumière jaune qui se reflétait sur le bitume encore chaud.

Mon sac à dos pesait lourd, tout comme mes pensées.

Je sortis mon téléphone pour parcourir mes messages. Rien d’intéressant. Le groupe de classe se plaignait encore d’un devoir surprise. Un autre camarade partageait une vidéo drôle.

Puis, dans mes notifications, un message attire mon attention :

“N’oubliez pas le partiel de Statistique lundi prochain.”

Je levai les yeux au ciel.

— Comme si j’avais besoin de ça en plus…

Je pris un taxi à mon tour. Quand j’arrivai devant la porte de la maison, je m’arrêtai un instant. La nuit était étonnamment calme.

Je déverrouillai la porte et entrai en silence. La maison était plongée dans le noir. Maman dormait déjà. Je retira mes chaussures et m’assis quelques minutes dans le salon. Un silence pesant m’enveloppa.

Je sortis mon cahier, ouvris la page du cours de GPEC… mais je fixai les lignes sans les lire.

Puis une pensée me traversa l’esprit.

Une pensée sans explication.

“Ta vie va changer.”

Je secouai la tête pour chasser l’idée.

Si seulement je savais à quel point c’était vrai.

Quartier Bastos - 23 heures 20 minutes 

    Gautier KEMOGNE 

Je venais de rentrer. L’air frais de la nuit me réveilla un peu. La maison était silencieuse, maman et Émilie devaient déjà dormir.

Je montai dans ma chambre, retirai ma casquette, et restai un moment debout devant la fenêtre. La ville brillait au loin, vivante, bruyante, imprévisible.

— Me marier hein… maman exagère, murmurai-je.

Mon téléphone vibra.

Un numéro enregistré sous : “Mélanie”.

Je restai figé.

Je savais que je ne devais pas décrocher.

Je savais que cette femme avait détruit tout ce qu’il restait de moi.

Je savais que répondre serait une catastrophe.

Mais mes doigts tremblaient.

L’appel s’arrêta.

Puis relança aussitôt.

Mon cœur accéléra.

Je fermai les yeux.

Et ignorai l’appel.

Puis je bloquai son numéro. Définitivement.

Je soufflai un coup, comme si je venais d’éviter un danger.

— Je recommence ma vie ici. Je me laisse plus atteindre.

Mais au fond de moi, je savais que ce n’était pas vrai.

On ne fuit pas son passé. On le porte, qu’on le veuille ou non.

Je m’allongeai.

Et pour la première fois depuis longtemps, je m’endormis sans pleurer.