Le football pour vaincre la dictature

By Arol Ketch Raconte
5 Minutes

L’attaquant Sénégalais Sadio Mané a reçu hier soir au cours de de la cérémonie du Ballon d’Or le premier « Prix Sócrates ». Il s’agit d’un prix qui met dorénavant en exergue les footballeuses et les footballeurs engagés dans des projets sociétaux et caritatifs.

C’est donc un prix pour les footballeuses et les footballeurs engagés. L’attaquant du Bayern Munich et de la sélection sénégalaise a été récompensé pour son investissement dans le développement de son village natal de Bambali, dans le sud du Sénégal, où il a notamment encouragé l’égal accès des garçons et des filles à la pratique du football. Il a également financé la construction des hôpitaux et des écoles.
Le nom de Socrates, footballeur brésilien de génie décédé en 2011 à l’âge de 57 ans, a été choisi par France Football pour incarner ce prix en raison de l’engagement politique de ce milieu de terrain, chantre de la “démocratie corinthiane”.

Prétexte tout trouvé pour moi afin de vous raconter la belle histoire de “démocratie corinthiane”.

Alors que de nos jours de nombreux footballeurs se disent apolitiques ou préfèrent soutenir les dictatures dans l’optique de préserver leurs intérêts, au Brésil du début des années 80; des footballeurs ont eu le courage d’utiliser le football pour combattre la dictature et se ranger du côté du peuple.

Après le Coup d’Etat du 31 mars 1964, fomenté par le maréchal Castelo Branco, le Brésil sombre pendant un peu plus de deux décennies dans une violente dictature militaire qui se caractérise par les violations des libertés individuelles, les exécutions et incarcérations extrajudiciaires, la torture. En pleine dictature militaire, l’équipe des Corinthians décide de combattre la dictature en prônant la démocratie. Ils mettent en place un fonctionnement démocratique au sein de leur club dans un pays écrasé par la dictature : le débat et un système de vote pour tous, chaque employé du club dispose d’une voix et peut donner son avis sur tous les sujets concernant la vie du club, même le jardinier du club à son mot à dire, le club opte pour plus de justice sociale et répartit équitablement les salaires, les joueurs votent pour le choix de leur entraîneur et même des nouvelles recrues.

Ce fonctionnement est baptisé « démocratie corinthiane » et doit son nom au club de football : Corinthians; équipe de Sao Paulo est très populaire dans tout le pays.


Cette expérience est initiée et animée par plusieurs joueurs parmi lesquels l’emblématique Socrates; footballeur international brésilien de classe mondiale évoluant au poste de milieu de terrain. Longiligne, barbu, grand, doté d’une grande technique et d’une parfaite vision du jeu, très adroit balle au pied et élégant dans son son jeu, il est l’un des plus grands joueurs de l’histoire du football brésilien. Surnommé le « docteur », Socrates était aussi titulaire d’un doctorat en médecine. Il a disputé la coupe du monde 1982 en tant que capitaine et fait partie de l’expédition de 1986. Son père lui a donné le nom “Socrates” en référence au philosophe grec Socrate.

La belle expérience de la « démocratie corinthiane » est couronnée de succès. Sur le plan sportif, le jeu proposé par l’équipe est artistique, l’équipe enchaîne les victoires. Les Corinthians remportent deux championnats de Sao Paulo.
Ils utilisent le football pour véhiculer des messages politiques et dénoncent clairement la dictature; par ailleurs, ils n’hésitent pas à inscrire ostensiblement le mot « démocratie » sur leurs maillots. Pour symboliser la violence du régime qui fait couler le sang du peuple, ils ajoutent des tâches rouges sur leurs maillots. A chaque but marqué, Socrates lève le poing pour marteler son combat contre la dictature.

Le football est pour eux, un outil de lutte sociale.

Ils se mobilisent dans les rues pour réclamer des élections présidentielles au suffrage direct et incite les citoyens à aller voter. A l’occasion des élections des gouverneurs au suffrage direct, les joueurs du Corinthians écrivent carrément sur leurs maillots : “Allez voter”.


Socrates, Wladimir et Casagrande montent sur scène lors du concert de Rita Lee Jones, vedette de la chanson brésilienne, pour inciter les citoyens à aller voter. Chaque match est un combat politique pour eux. Le 14 décembre 1983, devant 90 mille spectateurs et des millions de téléspectateurs, ils déploient une immense banderole, à l’occasion de la finale de la Coupe du Brésil : « Gagner ou perdre, mais toujours en démocratie ».

En 1984, Socrates participe en tête de cortège à une immense manifestation de près de deux millions de personnes contre la dictature à Sao Paulo; il va livrer un message mémorable à la foule rassemblée : “ Quand nous aurons des élections libres et directes, l’avenir sera merveilleux. Nous nous battons pour la liberté de tous les brésiliens”.

Grâce aux discours et aux actions de Socrates et de ses amis tous les salariés du club Corinthians vont participer au mouvement populaire qui a conduit à la chute de la dictature brésilienne en 1985.

Socrates avait affirmé au cours de sa vie qu’il souhaitait mourir un dimanche, jour où Corinthians sera sacré champion . Son souhait sera réalisé. Le dimanche 4 décembre 2011, Sócrates meurt à l’âge de 57 ans. Ce jour, les Corinthians jouent le dernier match de la saison et sont champions du Brésil. Socrates était un spécialiste de la talonnade; les journaux vont titrer : “ le docteur s’envole au ciel pour faire une talonnade à Dieu”.

Des élections présidentielles se déroulent actuellement au Brésil; alors que plusieurs footballeurs brésiliens parmi lesquels la star Neymar ont officiellement apporté leur soutien à Jair Bolsonaro; nul doute que Socrates allait soutenir activement Lula da Silva s’il était vivant. Socrates avait été membre du parti des travailleurs de Lula, un an après sa création. Lula, grand supporter des Corinthians avait affirmé : “ Ailleurs, ils ont des supporters, à Corinthians nous avons des militants. Corinthians c’est le club du peuple”.

Sadio Mané a reçu ce lundi des mains de Rai le Prix Socrates. Ancien footballeur international Brésilien, Raí est le frère cadet de l’emblématique Socrates.

Arol KETCH était de passage

Arol KETCH – 18.10.2022
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