Vaccination contre la polio : pourquoi la sensibilisation est si difficile en 2020 ?

Une campagne de vaccination contre la polio particulièrement perturbée par le contexte de la Covid-19

Par Tchakounte Kemayou
6 Minutes

Installe un racouci de Wutsi sur ton écran.

L’une des questions que je me pose généralement lorsque je me lance dans la campagne de vaccination contre la polio est celle-ci : ma situation de handicap est-elle un argument suffisant pour convaincre les indécis ? Le fait que je me présente comme une victime de la polio représente-t-il un argument suffisant pour convaincre ? A priori, la réponse est évidente : Oui. En situation de communication, seules les victimes d’un fléau ou d’une catastrophe sont mieux placées pour défendre une cause. Cependant, est-ce toujours le cas ? Difficile de répondre. A la place d’une réponse toute faite, je partage une réflexion sur la situation de communication qui caractérise cette période charnière de la campagne de vaccination contre la poliomyélite au Cameroun, dans la région du Centre.

Lancement de la vaccination à Nkolbissong, à la chefferie de Nkol-Afeme (Yaoundé)
Lancement de la vaccination à Nkolbissong, à la chefferie de Nkol-Afeme (Yaoundé)

Situation de communication dans la sensibilisation pour une cause

Toutes formes de handicap moteur n’est pas nécessairement liée à la poliomyélite. Cela est valable pour toutes les autres formes de handicap comme la cécité qui est aussi, à tort, considérée comme la conséquence de la cataracte. Peut-on exploiter son image de handicap pour mener une campagne de lutte contre la poliomyélite ou la cataracte, pour ne citer que ces deux exemples ?

Ce principe universellement de cause à effet peut être exploité dans toute situation de communication. Cependant, cela n’a pas le même effet dans un contexte classique de communication où les récepteurs ont en face un médecin. Pour ce dernier cas, les explications attendues par le public restent de l’ordre de la rationalité. Rien de plus, rien de moins.

Mais, pour toucher la sensibilité du public qui reste toujours sceptiques, il faut faire intervenir les victimes. Les victimes de la mutilation sexuelle pour sensibiliser les familles contre la mutilation, les séropositifs pour sensibiliser sur l’utilisation des préservatifs, les handicapés moteurs pour la vaccination contre la polio, les aveugles pour appeler à la vigilance des parents sur l’utilisation des écrans (ordi, télé, smartphone, tablette, etc.) par leurs enfants.

Le contexte du Covid-19 qui précède la campagne de vaccination contre la polio

Oui, le message passe. Cependant, toute réponse péremptoire n’est pas indiquée ici pour la simple raison que les situations ne peuvent pas être les mêmes. Sur le plan statistique, il existe, selon l’UNICEF (KAP, 3 pays Cameroun, Mauritanie, Kenya - Source UNICEF), une proportion de 3% de la population qui pense que les vaccins sont dangereux. Cette proportion ne peut, évidemment, être valable que dans un contexte classique où le climat social ne souffre d’aucune entorse.  

La campagne de vaccination contre la poliomyélite qui est à sa deuxième phase du 9 au 11 octobre (la première avait lieu du 18 au 20 septembre) présente une particularité. Elle intervient au moment même où une pandémie, la Covid-19, fait plus d’un million de victimes à travers le monde. Mais, la disproportionnalité dans la répartition géographique des victimes est très importante à mettre en exergue ici. L’Afrique représente la région la moins touchée de cette pandémie. Le continent noir reste jusqu’ici intouchable, dit-on, d’une pandémie qui sévit encore à travers le monde.

Cette situation enviable a nourri l’opinion sur la conviction que l’Afrique représente un continent béni. Du coup, toute autre intervention visant à protéger ses populations contre cette pandémie serait considérée comme un acte suspect (la théorie du complot). Les rumeurs sur la circulation d’un certain vaccin contre la Covid-19 n’ont laissé personne indifférent. D’aucuns ont d’ailleurs pensé que ces vaccins contre la Covid-19, qui ne sont d’ailleurs pas encore disponibles, seraient la manifestation d’une forme de jalousie de la part des Occidentaux qui sont gênés de voir les Africains exempts de cette pandémie.

Le changement du contexte contrairement aux habitudes

Ce climat social perturbé par la pandémie Covid-19 depuis son apparition en mars 2020 au Cameroun, ne vient justement pas faciliter les choses. Il survient dans un contexte où le poliovirus sauvage circulant de type 2 (cVDPV2), qu’on pensait avoir vaincu, est apparu. Sur le plan statistique, on a pu comptabiliser plusieurs cas de contamination au Cameroun :

  • Le cas de Mada et Kousséri (2019).
  • Le cas du district de santé de Betaré-Oya à l’Est et dans trois échantillons environnementaux prélevés sur le site environnemental « Relais Touristique » dans le District de santé de Kousséri (Région de l’Extrême-Nord) en mars 2020.
  • Le cas du District de santé de Garoua Boulai et d’un site environnemental dénommé « Camp Sic Bertoua » dans le District de Santé de Bertoua, tous deux dans la Région de l’Est en avril 2020.
  • Les prélèvements d’échantillons d’un cas de PFA dans le DS de Bangué dans la Région du Littoral. L’investigation approfondie du cas montre qu’il réside dans le DS de Ngog-Mapubi dans la Région du Centre en avril 2020 également.
  • Deux cas de polio de CVDPV2 a été déclaré au Cameroun. L'un à L’EST-Batouri (PFA) et l’autre au Centre-Biyem-Assi (ENV). Ces deux virus issus de deux régions sont génétiquement liés à la souche de l’environnement ENV-CAE-SUD-EBO-DGN-20-010 ont été reçus le 26 Août et formellement identifiés au CPC le 4 septembre. Et cela nous interpelle tous.

La communication sur la vaccination contre la polio a-t-elle subi un coup ?

Forcément ! Le contexte hanté par une contre-campagne de vaccination imaginaire contre la Covid-19 est bien plus que perceptible. Il nuit abondamment par le fait qu’un climat de suspicions sur une éventuelle « dératisation » supposée de la jeunesse africaine règne. C’est un climat entretenu par les partisans d’un discours dit « panafricain » dont l’un des objectifs majeurs est de sortir le continent des griffes d’une main dominatrice. C’est un combat acharné de longue date dont la cible, désignée comme bourreau, se trouve être l’Occident, l’oppresseur d’un continent qui tarde à se mettre debout.

Cette théorie de complot continue d’entretenir des comportements de subversion qui est répandue dans l’opinion depuis belle lurette. Les panafricains restent toujours dans la posture de la défensive contre une supposée main du diable qui continuerait à maintenir les Africains dans l’esclavage et la colonisation qui, disent-ils, n’ont jamais pris fin. La Covid-19 est venue consolider cette conviction et convaincre ceux, pour beaucoup qui restaient encore indécis sur l’importance, voire la nécessité d’une vaccination contre la poliomyélite.

La campagne de vaccination contre la poliomyélite vient trouver une atmosphère déjà nourri de cette idéologie afro-défensive, théorie « complotiste » et que sais-je encore. Dans ce cas, peut-on encore parler des deux situations de communication dans les deux contextes (rationnel et émotionnel) ? A l’évidence, les situations de communication sont toujours pareilles. La seule différence à déplorer pour 2020, c’est l’apparition d’une pandémie.

Comment ai-je réussi à affronter ces entraves dans un tel contexte ?

Dans une telle situation, la présence d’une victime de la polio dans une campagne de sensibilisation pour la vaccination devient plus qu’évidente. En situation de communication, les plus réticents appartenant à ma communauté, qu’elle soit linguistique, cybernétique ou de tout autre réseau social communautaire, n’a manifesté aucune résistance. Il a suffi d’un lien entre moi, victime, et les autres personnes, pour que la communication passe.

Pourquoi le lien d’appartenance est-il important dans un tel contexte ? Parce que, pour les plus indécis, les arguments rationnels ne les convainquent plus car les scientifiques, sur ce coup, ne sont plus crédibles. Autrement, la communication serait impossible sans l’existence d’un lien d’appartenance entre l’émetteur et le récepteur dont la fonction sociale serait de servir de garde-fou sur le plan psychologique.

C’est le lieu ici de préciser que malgré l’incident de la vidéo devenue virale en moins de 24h, tout le monde est resté serein. Pourquoi ? Parce qu’il y avait une équipe de blogueurs chargée de mener une campagne digitale. La présence de cette équipe a permis de ne pas laisser un vide qui aurait permis à la vidéo d’avoir plus d’écho et d’être encore plus virale qu’elle ne l’aurait été. C’est ce qu’on appelle en communication la fonction de veille. de L’appel à la responsabilité des parents et de tous les autres réticents a été le seul mot d’ordre depuis le début de l’incident.

Handicap
Poliomyélite
Sensibilisation
Vaccination
Polio
Tchakounte Kemayou
Tchakounte Kemayou
Sociologue et analyste des données. Blogueur et chroniqueur des faits sociopolitiques du Cameroun et du monde.