La place de la nourriture dans la société camerounaise

By Ecclésiaste DEUDJUI
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Un client camerounais devant une vendeuse de nourriture, à la gare d
Un client camerounais devant une vendeuse de nourriture, à la gare d'Edéa. Crédit phot: Ecclésiaste Deudjui /CC-BY

 

Quand j’étais adolescent, ma mère me disait souvent qu’il faut « manger pour vivre et non vivre pour manger ». Je n’étais pas vraiment un enfant gourmand, mais je crois qu’elle voulait me faire comprendre que la nourriture est un élément de subsistance, et non pas un objectif de l’existence...

Au Cameroun, la nourriture tient une place très prépondérante. Certainement parce que nous avons une très large variété de mets traditionnels, et d’ailleurs nous utilisons cette gastronomie importante comme un argument de la carte touristique de notre pays. Que ce soit au Nord, au Sud, à l’Est ou à l’Ouest, les repas camerounais se distinguent par leur succulence mais aussi par leur polyvalence. C'est-à-dire qu’ils sont très bons pour la plupart, mais en plus ils se mangent avec plusieurs accompagnements. On peut citer le ndolè, le mbongo tchobi, la sauce jaune, le ndjaptchè, le e’kok, le eru, le mets de pistache et j’en passe ! Les aliments tels que le plantain, la patate, le manioc, le riz ou encore l’igname, subissent plusieurs transformations et peuvent être dégustés avec n’importe quelle sauce, et sous presque n’importe quelle forme !

Seulement, la nourriture est également un révélateur de personnalité et un acteur incontournable de notre société. Par exemple, c’est par lui que les hommes passent lors de leur processus de séduction. Il va sans dire que lors d’un rendez-vous galant avec une Camerounaise, il faut systématiquement la faire manger. D’ailleurs c’est devenu un rituel de voir ces dames qui se goinfrent dans les buvettes en compagnie d’un mâle payeur de factures, et généralement elles sont souvent friandes de grillades. Les femmes raffolent du poisson braisé, du porc ou du poulet rôtis, de la viande de bœuf grillée, des brochettes, etc. Cela est devenu un passage quasi-obligatoire lorsque l’on veut gagner le cœur d’une demoiselle (ou alors lorsqu’on veut coucher avec elle le même soir), et c’est aussi une astuce incontournable lorsque l’on veut renouer le contact avec l’une de ses ex.

 

Le moment de manger est le plus important lors d
Le moment de manger est le plus important lors d'une cérémonie camerounaise. Source: microrecyc.wordpress.com /Image reprise sous autorisation

  

Par ailleurs, tous les Camerounais sont des omnivores ! Même les moins gourmands s’intéressent à la nourriture, lorsqu’ils se rendent dans une manifestation publique, une fête familiale, une réunion associative, un enterrement, un mariage, etc. Le moment de se mettre à table est surnommé ici « Le onzième point » ou alors « le onzième commandement ». Comme pour dire que c’est un point qui n’est pas inscrit à l’ordre du jour mais qui est indispensable, ou alors que c’est le prochain commandement que Dieu Lui-même s’apprêtait à dicter à Moïse après lui avoir recommandé les dix premiers...
Le moment de manger est si importantissime ici, que les gens vous accuseront d’avoir raté complètement votre cérémonie, s’ils n’y ont pas mangé à leur convenance. Incroyable ! Et cela va de pair avec la boisson, puisque les gens se rendent principalement dans les rassemblements pour bien boire et pour bien manger. Par bien boire j’entends se soûler plus que de raison, et par bien manger j’entends mélanger les repas et se retrouver le lendemain avec une gastro-entérite.

Lorsque nous recevons un étranger à la maison, il faut systématiquement qu’il mange ! J’ai même honte de vous avouer que certains voisins vous rendent visite exclusivement dans ce seul dessein. Sinon, pourquoi frappent-ils toujours à la porte à midi ou treize heures ? Pourquoi font-ils des commentaires du genre « Qu’est-ce qui sent bon ici chez toi comme ça ? » Pourquoi deviennent-ils aussi médisants voire méprisants, lorsqu’ils sont rentrés de votre maisonnette sans y avoir effectué le moindre grignotage ?
Le Camerounais moyen aime tellement la nourriture qu’il en emballe même lorsqu’il se rend dans une soirée. On a déjà vu des dames respectables à une fête, ramasser de la nourriture et l’emballer correctement dans un sac en plastique. C’est pour les enfants, qu’elles disent ! Mais la grand-mère que j’avais vue l’autre jour en train de dissimuler deux bouteilles de vin blanc dans son kaba ngondo, c’était aussi pour les enfants à la maison ?

Ici dans notre pays, certaines personnes payent leur transport en se disant que cet argent sera remboursé par la nourriture qu’elles iront ingurgiter. Alors si je dépense dix mille francs CFA pour aller au deuil d’un ami là-bas à L’Ouest-Cameroun, il faudra bien que je m’empiffre là-bas correctement et bien, pour justifier mon argent de transport ainsi gaspillé. Pareil pour ces gens qui se déplacent à l’intérieur de la même ville, mais qui veulent à tout prix manger à destination afin de ne pas regretter cet argent abandonné au bendskineur... Tsuip !

Vous me direz certainement qu’il s’agit du goût du gratuit, et je vous dirai que vous avez cent fois raison. Car c’est parce que nous aimons le njoh, que nous mangeons du n’importe quoi et à tout vent. Il n’y a qu’à voir : lorsque le buffet est ouvert lors d’un séminaire ou d’un atelier, les comportements et les bonnes manières disparaissent. Les gens en costume-cravate se bousculent pour se servir en premier, et les participants à qui on a demandé de patienter maudissent véhément et ouvertement le protocole. Les gens se servent à la fois les entrées, le dessert et le plat de résistance sur le même couvert, et généralement ils remplissent déraisonnablement leur assiette. Les gens se servent des montagnes de nourriture qu’ils ont ramassée ici et là, en se fichant pas mal des mélanges « gastro-entérigènes », mais pourvu que leur assiette contienne tout ce qu’elle est capable de contenir. Et puis à la fin ils ne finissent même pas leur repas, tout ceci parce qu’ils avaient les longs yeux. Et vous allez voir que pendant qu’il y a eu ce gaspillage, eh bien il y aura d’autres personnes qui ne trouveront plus assez de nourriture sur le buffet pour pouvoir se restaurer à satiété...

La nourriture, c’est l’un des maux de notre société, et c’est pour cela qu’on en vend à tous les coins de rue. Les gens d’ici ne mangent pas pour s’entretenir, mais pour se bousiller la panse. Le moment du goinfrement est certainement le plus exquis de la journée, d’ailleurs celui qui nous offre à manger devient automatiquement une personne intéressante. Le mari qui donne la ration tous les jours devient le meilleur mari du monde. Le patron qui vous invite au restaurant devient le meilleur investisseur. Les petites filles —et même les grandes— tombent amoureuses après un bon plat de poulet pané bien assaisonné, et certains partenaires d’affaires signent des contrats après un gros plat de taro qui contient beaucoup d’obstacles.

Et puis, ne nous étonnons pas si c’est par la nourriture que sont perpétrés ici la plupart des empoisonnements...

 

Ecclésiaste Deudjui

(+237) 696.469.637

Article publié sur wutsi.com/@/clesh7

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