Ce n'est pas Nathalie Koah qui fait pitie...C'est nous !

Comment "Revenge Porn" de Nathalie Koah revele le cote sombre de notre societe.

By Heyndricks N. Bile
6 Minutes

Je n'aime pas Nathalie Koah. Je n'ai jamais aimé cette fille. Elle est, à mes yeux, l’antithèse parfaite de ce que je voudrais voir ma fille, ma sœur ou ma nièce devenir. Et pourtant, j’ai lu son livre. Avidement. Sans a priori. Comme auparavant "Ma part de vérité" (de Winnie Mandela, avec Honoré de Sumo), "Merci pour ce moment" (de Valérie Trierweiler) ou la dizaine d’autres ouvrages de tous bords dont je partage souvent le contenu avec vous sur cet espace.

Depuis ce mois de janvier 2016 donc, j’ai vu se déchainer des passions avec une indicible virulence. Arguments contre arguties, cris d’orfraie d’une «élite» bien-pensante ou roucoulements jouissifs de voyeurs en délire, tout y est passé. On croyait le mauvais vent passé lorsqu’a surgi avant-hier l’interdiction de parution de l’ouvrage de dame Koah.

Cette nouvelle m’a attristé. Profondément attristé. Car «Revenge Porn» a du bon. Ce livre (appelez-le «torchon», si cela vous plait) DOIT être publié et largement diffusé. Il est simplement la meilleure chose qui soit arrivée au Cameroun en ce début d’année. Rangez votre mauvaise foi et admettez que, grâce à Koah, des milliers de compatriotes qui n’avaient plus jamais parcouru 220 pages se sont remis avec enthousiasme à la lecture. Mieux : tous ou presque se sont ensuite essayés (avec des succès variables, certes) à l’exercice des notes de lecture. Sur plusieurs murs Facebook, le TEXTE a remplacé les photos, les émoticônes, la musique, le football, les compliments et les injures. On peut déplorer la pauvreté du thème discuté. On peut regretter le niveau des interventions. On ne peut raisonnablement nier que, ces temps derniers, le débat est revenu dans nos habitudes grâce à une…. «pute» ! Ironisant sur la question, Thierry Gold martelait avec justesse : «Nathalie a réussi là où Victor Hugo et Jacques Prévert ont échoué : faire lire un livre en quelques heures à tous les camerounais». Pour cette raison et pour le retour des bonnes pratiques intellectuelles, on aurait peut-être dû interdire d’interdire «Revenge Porn» (j’emprunte la savoureuse expression à Cheikh Kemit Tsimi). Avec le bannissement de l’ouvrage, c’est le frémissement positif observé en faveur de la lecture qui est … «footu» !

OUI, «Revenge Porn» a du bon. Dans un pays où la production de l’intelligentsia locale est balbutiante, il conforte la montée en puissance éditoriale (peu ou prou opportuniste) des prisonniers et des putes. Tchuindjang Pouemi, Mongo Beti, Jean-Marc Ela, Engelbert Mveng et Severin Cecil Abega sont partis. Maurice Kamto, Eboussi Boulaga, Boyomo Assala, Luc Sindjoun et Alexandre Kum’a Ndumbe s’occupent désormais à autres choses. Achille Mbembe et Jean-Emmanuel Pondi peinent à maintenir allumée la flamme des idées fortes. Sans véritable succès. En matière de contenus interdits, le Cameroun est passé de «Main basse sur le Cameroun» à «Revenge Porn»…tel un orphelin obligé de téter sa grand-mère. Ne faisons donc pas un mauvais procès à Nathalie Koah. Si le Prince s’offre des scribes pour garantir la consistance de son projet («Pour le Libéralisme communautaire»), si des milliardaires se font assister pour maquiller l’origine de leurs fortunes («Le Chemin de Hiala» ou «A la mesure de mes pas»), si des prisonniers essaiment l’espace de parole à coup de productions orientées («Méditations de prison», «Le choix de l’action», «Lettres d’ailleurs»…), il est absolument légitime qu’une «pute profiteuse» s’attache les services d’un nègre pour épancher sa douleur ou crier son remords. Lui denier ce droit est méchant, malhonnête voire pervers.

Les postérieurs de nos tantes étant devenus des "bêtises" à tripoter publiquement, au nom de quoi l'évocation de nos partouzes devrait-elle encore s'envelopper de pudeur ?

A ce stade, d’aucuns ont prétexté l’attentat moral, l’atteinte à l’éthique et à la pudeur pour lyncher Nathalie Koah. Avec son ouvrage, la jeune femme aurait franchi les barrières de la décence, consacré la vulgarité et l’impudence. En réalité, au propre comme au figuré, «Revenge Porn» est un miroir sans fards de notre société. Ce livre qui est d'abord celui d'une société de "Colleurs de petites" et de maires dont les vidéos de masturbation se trouvent sur Youtube. Les postérieurs de nos tantes étant devenus des "bêtises" à tripoter publiquement, au nom de quoi l'évocation de nos partouzes devrait-elle encore s'envelopper de pudeur ? Nathalie Koah, opportuniste ne méritant pas notre pitié ? Soit. Mais combien de NK pullulent dans nos lycées, des gamines de 18-20 ans détournées de Sartre, abonnées de Sade, irrémédiablement convaincues que "le corps est leur meilleur atout et que seul le farotage du Kapo peut sauver"? Au moins, N. Koah donne à voir les dangers de cette façon de penser/vivre à cette génération "sexto" qui ne rêve que de shopping «à la Kardashian» à Monaco, New York et Dubai. D’ailleurs, de quelle morale publique parle-t-on quand nombre de ministres et directeurs généraux «éperviés» ont reconnu avoir eux aussi envoyé des copines en vacances hors du pays à coups de millions de l’Etat ? Ce pays qui conteste toute tentative de codifier le vestimentaire (cf. interdiction des mini-jupes en décembre 2013), qui raille bruyamment l’émission «Déviances» ou qui chante à tue-tête «j’ai envie de… » a-t-il encore des ressorts pour exiger le respect de l’intimité ? Marre de ces hypocrisies facebookiennes ! Marre du puritanisme de façade de celles qui tancent Koah sur les réseaux sociaux en journée mais qui, la nuit tombée, vivent elles-aussi de relations dangereusement coupables. Marre des Elizabeth Tchoungui, cette écrivaine camerounaise qui demande avec condescendance en 2016 «C’est Koah, ce désordre ?» après avoir elle-même dépeint avec brutalité ce qui suit à la page 64 d’un ouvrage de Leonora Miano en 2014 : «On nioxe, on nioxe. On baise, on baise. On s’abime dans la bite (…) La nioxe est partout. Insidieuse. Plus qu’une marchandise, une monnaie d’échange. Ta chatte contre un diplôme. Une pipe contre le marché pour goudronner les rues secondaires du quartier Nkoabang. Sodomie contre investiture à la députation. Nioxe d’abord, tu détourneras ensuite»! Avec un tel tableau, je n'affiche aucune compassion pour nos "personnalités" jetées en pâture. Nous avons trouvé un nom pour Koah : POUBELLE. Il nous reste maintenant à en trouver à toutes ces "personnalités" qui fréquentent assidument la poubelle. Car il n'y a pas de corrompu sans corrupteur.

Pour finir, rappelons que deux livres ont été publiés en ce début d'année. L'un, d'Atangana Mebara, parlant de la Cité, de sa gestion, de systèmes et de problématiques engageant notre passé et notre avenir. L'autre, de Koah, étalant monstrueusement l'indécence. La meute facebookienne a plébiscité…le torchon ! Mais le véritable problème n’est pas le torchon. C’est le mythe qu’il démonte. Sous la plume de Nietszche, Dieu était déjà mort. Il a ressuscité au troisième jour, à en croire les apôtres. Ce que le livre de Koah (et tout le tohu bohu autour) nous démontre, c'est qu'après sa résurrection, Dieu ne serait pas monté au ciel. Il est resté parmi nous. Il ne s'appelle plus Emmanuel, mais Samuel. Entouré d'anges maléfiquement Sonor, il triche (sur son âge), corrompt (les policiers), manipule les humains (pour avoir des photos de Fally Ipupa nu), entretient frustrations et haines (vis-à-vis de Messi et Alex Song), baise (en partouze), commande des ouvrages à sa gloire («Tout est Pardonné»)…interdit les productions qui lui renvoient son image….Surtout, n'en dites rien. Ne le lui reprochez pas. Dieu est talentueux et…faroteur. Et cela suffit à pardonner toutes ses incartades langagières et dérobades comportementales. Tchop Tchop, X Maleya et quelques apôtres découverts sur le tard vous assèneront l’Evangile : «Sammy, c’est la Vie. Anti-Sammy, c’est une posture d’aigri». On mêle exprès le footballeur génial à l’individu manipulateur, dans une posture qui exhale les puanteurs du pourrissement collectif des consciences et porte l’unanimisme opportuniste à un degré paroxysmal.... Le vrai problème de Nathalie Koah, c’est d’avoir déshabillé dieu et ses anges. Tous ses anges qui brillent de mille feux en journée et pèchent allègrement derrière l’autel. La «pute» descendue du (septième) ciel a commis un impardonnable péché : confesser avoir été déçue par dieu, révéler la pourriture derrière le vernis et l’apparence charmeurs. Insupportable blasphème pour nous qui, depuis le Fc Barcelone, chantons les louanges du…Saigneur, nous qui avons béatifié le 9 et l’avons érigé en dieu vivant. Nous voici désormais au pied de guerre, prêts à juger et à jeter la première pierre.

Koah sacrifiée ou pas, livre interdit ou publié, il va pourtant falloir changer de paradigme, admettre que les masques sont tombés et retrouver cette conviction première qu’il n’y a de Dieu que Dieu. Et qu’Eto’o n’est pas son prophète.

Nathalie Koah
Revenge Porn
Societe Camerounaise