Sept claques que Manu Dibango m'a donnees

Episodes enrichissants d'une collaboration avec le plus grand saxophoniste camerounais.

By Heyndricks N. Bile
6 Minutes

C’était en 2009. Un lancement de marque plutôt lourd. Parmi les artistes invités : Manu Dibango, Anne Marie Nzie, Fally Ipupa, Macase, Lady Ponce, Nono Flavy, Valsero, Kardinal Aristide, Isnebo, Nar6 Pryze…. Des tempéraments différents, à gérer avec tact. Des expériences plurielles à fusionner avec efficacité, le temps d’une campagne publicitaire. Je n’avais jamais rencontré Manu Dibango. Fally Ipupa, non plus. Ces deux-là hantaient mes nuits. Mais Manu, c’était quand même spécial. Deux semaines de travail avec le plus grand musicien camerounais de tous les temps, ça laisse des traces. Et Manu, en sept arrêts mémorables, m’a appris ce que c’est que la grandeur.

AU NOM DE TOUS LES MIENS. Nous voulions Manu sur ce projet. Nous le voulions absolument. Des pays voisins mettant en œuvre la même campagne avaient signé des légendes locales. Pour nous, c’était Manu à tout prix. Le prix de Manu ? Inaccessible ! Un jour, autour d’un de ces plats d’Okok qu’elle cuisine à merveille, Corry Denguemo (alors associée de Paulin Bertrand Bidzogo au sein de l’agence Mango Tree) a une idée folle : Et si nous disions simplement la vérité à Manu ? Elle dégaina aussitôt son smartphone :

  • Bonjour Tonton, je suis avec des amis qui ont VRAIMENT besoin de toi au pays pour un projet. Ils peuvent payer ton billet d’avion mais c’est à peu près tout. Ils seront très ravis que tu viennes.
  • Ah…Ma fille ! C’est pour quand ? J’ai quelques dates ici mais quand le village t’appelle…. Il y aura du bon Ndole, n’est-ce pas ? Bon. Faut voir ça avec Michel [son fils, NDLR]. Si tu parles aux autres, ce sera compliqué. Parle avec Michel et arrangez-ça. Pour le voyage, assurez-vous juste que je suis en Business. Tu sais, avec l’âge et mes longues jambes…Eh Eh Eh Eh Eh !

Manu Dibango venait de nous donner son accord de principe. Sans évoquer le cachet. En suggérant même, pour nous faciliter la tâche, de contourner son management officiel. De la vingtaine de stars associées à la campagne, Manu sera finalement, avec Anne-Marie Nzie et Valsero, le plus facile à signer. On peut être très Grand et rester accessible.

CACHET ? QUEL CACHET ? Nous étions parvenus à un compromis sur le «cachet». Depuis Paris, Michel ne manquait pas de nous rappeler le coté dérisoire dudit «cachet».

  • Le Vieux me surprend. Venir au Cameroun pour ce montant, c’est juste inimaginable. Avec tous les coups qu’il a pris là-bas, il continue d’aimer ce pays. C’est fou !

Le plus fou pourtant, ce n’était pas l’insignifiant cachet. C’est que l’avance convenue dans le contrat n’a même pas pu être payée avant le départ de Manu de Paris. Pour une raison encore inconnue, Mbeu Marcel Njanda (alors Directeur financier de notre boite) et son équipe n’avaient pu opérer le virement bancaire dans les délais contractuels. Un autre artiste aurait purement et simplement annulé le contrat. Pas Manu Dibango. En milieu de matinée, le père de «Soul Makossa» nous appelle de la capitale française :

  • ….Nous décollons bientôt et serons à Yaoundé en début de soirée. Merci beaucoup pour la Business Class. Mes jambes souffriront peu. Comment ça va là-bas ? Le Ndolé est prêt ?

Aucune référence au cachet. Parce que l’argent ne fait pas le bonheur…Et que rien ne vaut le bonheur de retourner chez soi.

DROLE DE LIMOUSINE POUR MANU. Quiconque flirte avec les ONG internationales connait la rigueur de leurs normes sécuritaires. L’une des règles interdit les mouvements intra et interurbains de véhicules après le crépuscule, sauf dérogation. Manu atterrissait à Nsimalen à la tombée de la nuit mais, la hiérarchie de l’Agence avait opposé une fin de non-recevoir à notre demande de dérogation. Heureusement, Paulin Bidzogo et moi avions trouvé une parade : ma Peugeot 605 modèle Executive, aux sièges en cuir. Invité au Cameroun par une institution respectable, Manu regagna donc le Djeuga Palace…dans une voiture personnelle. Le lendemain matin, l’Agence envoya une voiture le chercher pour la première séance de travail à Dragages. En fait de voiture, il s’agissait d’un Toyota pick-up double-cabine, brandé et avec fourgon ! Même Manu ne put s’empêcher de rire devant ce spectacle :

  • Eh Eh Eh Eh Eh…Ils nous ont envoyé la voiture du boulanger ? Mais…ou est la limousine d’hier soir ?

Malheureusement, j’avais laissé ma voiture au bureau et le plus grand saxophoniste d’Afrique prit place, sans rechigner, à bord de la limousine du boulanger. Ce qu’on est sera toujours plus grand que ce qu’on a.

MANU, PAPA POULE. Au troisième jour d’activités, un célèbre Chef de Yaoundé, par ailleurs fan de Manu, décide d’offrir un buffet en son honneur chaque soir et pendant tout son séjour dans la capitale. Manu hésite un peu, puis négocie subtilement :

  • Oui, mais…Je ne suis pas seul. Je suis avec mes fils et petits fils que tu vois là. C’est avec eux que je travaille du matin au soir. C’est difficile de les abandonner…Eh Eh Eh Eh. Est-ce que je peux venir avec eux ?

Le Chef accepte. Et, pendant une semaine, une quinzaine de staffs dinera sans frais dans l’un des meilleurs restaurants de Yaoundé, aux côtés de Manu Dibango. Manu ne connait pas la moitié de ses invités. Qu’importe ! Il refait «Soir au village», chaque soir. De l’histoire musicale de Mvog-Ada aux facéties du batteur ivoirien Paco Sery, des courants du jazz contemporain aux dessous de la défunte Cameroon Music Corporation, Manu conte sans compter. Grands moments de partage. Sans barrières. Sans grillages. Qui soulignaient l’expérience immense de l’homme. Il faut tout donner car ce que l’on garde pour soi est perdu à jamais.

HUMILITE & CLASSE. Ce matin-là, Manu est ponctuel, comme à son habitude. Pas courroucé du tout, il attend…il attend…il attend. Et finit par demander :

  • On attend qui, au juste ?
  • Maman Anne Marie Nzié, repond quelqu’un.
  • Ah…Anne-Marie ! Eh Eh Eh Eh…Fallait me dire. C’est ma grande sœur d’une année. Chaque fois qu’on se rencontre, c’est un peu spécial. Vous allez voir…..

A l’arrivée d’Anne-Marie Nzie, nous allons effectivement vivre une scène inoubliable. Manu déploie sa grande silhouette et va accueillir la diva de Bibia, en anticipant une blague :

  • Anne-Marie…Tu m’as gardé quoi ?
  • C’est toi qui dois me garder.
  • Mais…tu ne m’as même pas dit quoi te garder…Eh Eh Eh Eh
  • Je dois te dire comment ? Fais-moi descendre [de la voiture]…Je te punis : c’est toi qui va me guider.

Manu s’exécute avec le sourire. Pendant les trente minutes de visite de site, il sert de guide à Anne Marie Nzie. Il lui réexplique parfois ce qu’elle n’entend plus. Il la raccompagnera même à sa voiture. Plus tard en soirée, Dubois Minka et moi oserons une question sur un chanteur camerounais particulièrement acerbe vis-à-vis de Manu. Nous voulions sa version de l'histoire. Manu, refusant de répandre le venin, se contentera de dire :

  • Le problème, c’est que sur mon passeport, il est écrit : «Artiste». Sur le passeport de ce gars-là aussi, il est écrit : «Artiste».

La classe, on l’a ou on ne l’a pas.

PERFECTIONNISTE. Manu n’était pas le coordonnateur du Projet. Il devait enregistrer sa partie. Tout juste. Mais, avant de jouer sa partition, Manu a demandé à écouter l’ensemble. Nombre d’insuffisances lui sont apparues. Et, il décida d’y poser son empreinte. Gracieusement. Commencèrent les séances de travail interminables avec Roddy & Dubois, la reprise de sessions d’enregistrement, le coaching d’Atango de Manadjama et l’accompagnement technique de Frenckie Moudio. Manu veillait aux détails, aux moindres détails, sans se départir de son enthousiasme communicatif. A cote de lui, le petit Daryl (devenu aujourd’hui Ridha Esso, très prometteur batteur de la scène française) s’émerveillait de la méticulosité de ce papy rieur et sympathique. Ultime précision : De tous les artistes associés au projet, Manu fut le seul à demander une copie finale avant publication. L’Amour du travail bien fait…plus fort que tout.

MBOA. Nous avons côtoyé Manu Dibango en pleine effervescence médiatique sur la double nationalité. Nous en avons profité pour lui poser LA question : Lui, si grand, si «negropolitain» avait-il gardé des attaches légales avec le Cameroun ? Manu partit d’un grand rire, mit la main à la poche et brandit son passeport camerounais :

  • Je ne sais pas pourquoi vous opposez la grandeur à la camerounité. Prendre une autre nationalité ne rend pas forcement meilleur. Chacun, ses choix. Je ne juge personne. Moi, je suis camerounais et je l’ai toujours été. Tout a commencé ici. Tout finira certainement ici.

Il y a loin de la coupe aux levres.

Adieu l’Artiste !

Manu Dibango
Anne Marie Nzie
ACMS