Vu sur…Crasse TV.

Au coeur des illusions de gloire des artistes camerounais.

By Heyndricks N. Bile
5 Minutes
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Que nous reste-t-il des récents Trace Urban Music Awards ? Que reste-t-il de nos votes pour X Maleya et Lady Ponce, gestes incantatoires et précocement jubilatoires d’une populace assoiffée de victoires ? Rien. Ou plutôt : la trace télévisuelle de la déception. Honteuse et Vu sur…Crasse TVHideuse. Comme la place habituellement réservée à l’amateurisme. Une fois de plus, nous ne sommes pas parvenus à monter sur le podium, à tutoyer les spotlights du succès. Une fois encore, nous avons montré qu’à chaque olympiade de la Chanson, nous sommes condamnés à applaudir les autres. A participer.

POURQUOI ?

A regarder de près, au moins quatre écueils, autant d’icebergs pernicieux, jonchent l’itinéraire du chanteur camerounais vers la reconnaissance internationale : l’acclamation facile et/ou inculte, l’excursion à Paris, la complicité des vidéastes et…..les passages à la télé.

L’acclamation facile arrive la première, quelques secondes après le premier spectacle, le premier album, le premier tête-à-tête radiophonique. Elle peut prendre la forme de you-yous de filles hystériques, de panégyriques d’animateurs corrompus voire de félicitations d’amis et de voisins de quartier. A chaque fois, elle saoule le chanteur en quête de notoriété et l’installe confortablement dans l’illusion d’un succès sans limites. Sous les vertiges d’une popularité de bas étage, notre «star» oublie que ceux qui la célèbrent n’ont ni acheté son album, ni écouté tous les titres qui le compose, ni sondé la démarche artistique qui l’anime. Très souvent, ces fans (en réalité, ces flatteurs) sont juste intéressés par la plastique généreuse, le coup de rein dévastateur, la sympathie ou l’argent de l’idole. La carrière et l’album? Bof ! On téléchargera le titre phare via…Bluetooth !

Tant pis si aucun des indicateurs véritables d’une carrière musicale qui décolle ne s’allume. Pour notre chanteur, les voyages à Paris viendront renforcer le sentiment de se rapprocher du Graal. Paris, le paradis ! Il faut y aller. A tout prix. Quitte à revenir avec quelques kilos superflus, un teint davantage clair, des fringues atypiques et colorées, des muscles saillants, des images devant la Tour Eiffel, un opus à la pochette chatoyante et des collaborations avec quelques icônes paumées de la place. Dans une menteuse dialectique descendante, on s’enfermera dans la désastreuse illusion d’avoir entamé une carrière internationale…alors même qu’on s’est limité à jouer devant des groupuscules tribaux. Il y a mieux : au retour de Paris, on peut, moyennant CFA, s’offrir les services d’un griot local –en fait, un trio vocal- qui masturbe les consciences chaque dimanche après-midi sur une chaine TV installée à Douala : «Le Magnifique Nick B. revient de tournée à Paris avec un nouvel album. Nous recevons la star en exclusivité sur Hasard TV». C’est clair : tout revenant de Paris est star. Comme si enregistrer à Paris était une garantie de qualité….

A la secte des vidéastes de rentrer ensuite dans la danse pour panser, de manière consciente ou inconsciente, les insuffisances et incohérences encore apparentes. En mettant des vidéogrammes de qualité à la portée de n’importe quel chanteur pouvant payer, NS Pictures, Kallash, Pipiyou & Cie démocratisent définitivement l’illusion d’«être Michael Jackson». A une nuance près : chez Michael Jackson, les clips accompagnaient un son impeccable, des textes digestes, des arrangements imparables, des chorégraphies abouties, des tenues remarquables,… Chez nos Michael Jackson des tropiques, le clip est parfois l’unique référent de qualité. Ses images ont la titanesque mission de masquer un chant approximatif, des musiques fadasses, des chorégraphies sans relief, des tenues plates. Il arrive souvent que la moutarde prenne. Il arrive parfois aussi que le public s’entête de sobriété et ne se laisse pas enivrer par l’arôme envoutant de sublimes images. A ce jeu de probabilités, le génie sans cesse renouvelé des vidéastes et le tambourinage médiatique sont, en général, appelés en renfort pour vaincre la lucidité du public. 

"Non, passer en boucle sur Trace TV n’est ni une preuve de talent, ni une carte d’accès au Panthéon." 

Bienvenue donc sur…Crasse TV. Pardon, sur Trace TV, la chaine présentée comme miroir de nos dépassements mais devenue passoire de nos balbutiements et mouroir de nos vagissements. Bien sûr : la télévision a, de toute éternité, entretenu des rapports ambigus avec l’industrie musicale, tantôt levier de promotion, tantôt vecteur de dérives. Avec la même redoutable efficacité. Au cours des décennies 1980/1990 déjà, il fallait absolument passer à la télé. C’était l’époque de gloire de la CTV/CRTV. Dans les années 2000, Canal 2 a pris le relais. La chaine a tellement gagné en influence qu’elle est sortie de sa fonction originelle pour s’investir dans une plaisanterie à grande échelle baptisée «Canal d’Or ». Depuis quelques années, le gadget médiatique à la mode se nomme Trace TV. Ce que cette chaine a fondamentalement changé, c’est la structure et la portée du mensonge. Un mensonge en trois dimensions (Urban, Africa, Tropical). Un mensonge téléguidé, venu d’ailleurs, avec la séduction et le venin des vérités importées. Il faut donc désormais payer sa Taxe sur la Visibilité en Afrique (TVA). En français facile : passer sur Trace TV. Absolument. Nécessairement. La reconnaissance (mais quelle reconnaissance ?) est à ce prix-là. Le moindre navet plébiscité par l’équipe de Laouchez est estampillé «Tube». Et son auteur promis à une gloire immarcescible. Malgré les appels à la retenue de quelques «romantiques», l’imposture a prospéré jusqu’en début mai dernier. Comme qui dirait, les Trace Urban Music Awards ont donné a voir le «vrai niveau» de Trace TV. Une belle initiative, enthousiaste et sympa. Sans plus. Loin, très loin de la machine de guerre médiatico-promotionnelle sur laquelle certains ont cru pouvoir reposer pour bâtir leur statut de star.

Non, passer en boucle sur Trace TV n’est ni une preuve de talent, ni une carte d’accès au Panthéon. Oui, X Maleya, Lady Ponce, Duc Z, Prosby, Numerica et toutes les autres «TraceStars» doivent redoubler d’ardeur au travail pour laisser des empreintes indélébiles. N’en déplaise aux flagorneurs, le chemin de la grandeur est encore long. Et multiplier les featuring avec des «TraceTotems» (Baccardi, Mokobe, Dabany, Singuila…) ne suffira certainement pas. Car malgré une présence assidue sur Trace TV, Lady Ponce, à elle seule, ne peut toujours pas remplir une salle d’envergure d’Abidjan ou de Kinshasa. Comme l’ont fait DJ Arafat et Fally Ipupa à …Douala. Par-dessus looks soignés et gros effort de s’imposer au continent depuis Paris, X Maleya demeure incapable d’impact à Lagos et Lomé. Comme P Square et Toofan à …Yaoundé. Non, la visibilité sur Trace TV ne suffira pas tant qu’on aura mal à notre créativité, qu’on ne s’affranchira pas des chemins de la gloire éphémère et qu’on ne questionnera pas notre capacité à structurer notre industrie musicale.

Il y a peu, à Abidjan, je vantais quelques stars actuelles K-mer à une amie ivoirienne, 26 ans et accro de Trace TV. Elle m’écoutait distraitement jusqu’à ce qu’arrive un certain….Sam Fan Thomas. Elle a alors bondi de son siège pour aller faire des photos avec le chanteur camerounais. Quelques jeunes loups de la chanson ivoirienne, présents sur les lieux, étaient eux aussi manifestement ravis de partager la compagnie de Mister Domfang. Lorsqu’elle est revenue, mon amie, littéralement aux anges (je rappelle qu’elle a 26 ans et qu’elle est accro de Trace TV), m’a balancé : «Au lieu de me fatiguer-là, parle-moi de Sam Fan Thomas et de Jean-Miche Kankan».

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